Presse Quot. | Magazines | les Logos, le Graphisme | Quelle grille de lecture

Un rendez-vous pluri-hebdomadaire sur ce blog pour analyser, rendre compte et critiquer avec un zeste d’impertinence (cf le bandeau ci-dessus), mais surtout de lucidité les tendances et les réalisations graphiques auxquelles nous sommes confrontés dans notre quotidien.

Vous avez pû remarquer un certain nombre de fondamentaux dans mes analyses:

par exemple vous ne me verrez jamais ou très rarement critiquer une réalisation en exprimant un «comme c’est joli», «comme c’est beau». Nous nous interdirons chaque fois que cela sera nécessaire de juger de la qualité esthétique d’une œuvre graphique. Seules exceptions à cette règle, mes hommages, peu nombreux à Hermann Zapf, Neville Brody, Herbert Lubalin et suivants… Ce sont là des référents dans la profession qui ont chacun marqué les esprits par l’excellence et la rigueur de leur travail. Et là encore nous nous réservons la liberté de comparer, voire d’énoncer des défaillances quand cela est nécessaire. Si j’évite le jugement esthétique, ce n’est pas que je n’ai pas d’opinion. Par exemple je n’aime pas la nouvelle mise en page du Monde… non pas pour toutes les raisons que j’ai évoquées, mais parce que graphiquement je la trouve mièvre, peu sûre d’elle, absolument pas porteuse de la rigueur de pensée qu’elle est supposée incarner. Mièvre parce que la proportion des images aux textes tient de l’à peu près. Libération ayant fait en d’autres temps le choix d’une icono forte, pregnante, nous a habitué à des mises en page spectaculaires, grande photo verticale, titre et texte venant en habillage élégant et sobre à la fois. Au risque d’ailleurs de mélanger les genres : quotidien versus magazine. Mais je respecte infiniment une mise en page lorsqu’elle est résolument volontaire et déterminée sur un style pugnace et sensible. Ce n’est pas le choix adopté par Le Monde papier. Un peu d’images soupoudré sur toutes les pages, des textes banalement typographiés sur 5 col dans la partie supérieure et 6 col dans la partie inférieure, ça sent le vite fait, non réfléchi d’une agence de design qui vient à Paris, «fait trois p’tits tours et s’en vont». Je me souviens qu’une pareille mésaventure avait été vécue par l’Express quand ils ont fait venir l’Immense Milton Glaser pour relooker leur Mag. Milton dont le talent ne peut être mis en doute a accouché d’une souris… fort onéreuse. Nous avons à Paris deux cents à trois cents graphistes qui auraient pû mieux faire et cela me navre toujours de voir ce snobisme des rédac. chefs que d’aller chercher le designer à l’étranger comme si en cela crédibilisait la prtestation (idem d’ailleurs pour Neville Brody lorsqu’il accoucha d’une nouvelle maquette pour Actuel.). Je crois que pour «graphiquer» un journal, il faut le vivre soi même au quotidien, le connaître, le humer de l’intérieur. Parce que je suis parfaitement conscient des enjeux économiques, mais aussi complexes soit-ils, ils doivent recevoir des solutions simples et pas simplistes, ce qui est le cas pour la nouvelle maquette du Monde.

Mes analyses partent toujours du produit
(même quand justement ç’en est pas, comme pour le Monde), du produit qui vit sa vie dans un environnement humain et concurrentiel.

Banal allez vous me dire. Et pourtant cela m’a conduit plusieurs fois déjà à prendre le contre-pied des solutions proposées par les agences de design. Que ce soit pour la SNCF ou le Crédit Lyonnais mais aussi le Club Internet, les journaux, Figaro, le Monde, je n’arrive pas aux mêmes conclusions que les solutions proposées.

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Je pratique l’analyse globale qui inclut l’historique, l’environnement, le «purpose» de la marque (pour ne pas dire objet). Le nouveau logo du Club Internet par exemple n’incarne en rien l’univers d’Internet qu’il est sensé véhiculer. Trop rigide, trop coincé dans une sorte de fausse rigueur de caractères linéales (bâton).

La création d’une mise en page comme d’une marque suppose qu’on racconte une histoire. C’est comme un bon film. C’est d’abord un bon scénario. Et on peut être un inconditionnel de David Lynch sur ses choix esthétiques que l’on ne me fera pas avaler que son scénario de Lost Highway ne tient pas «la route». Esthétiquement parfait. Mais l’absurde n’arrive pas à légitimer une histoire qui bascule dans l’incompréhensible. A ce jeu je préférais Hitchcock.

Quand je mets en page l’édition d’un catalogue, d’un magazine, j’ai conscience de m’adresser d’abord à des lecteurs. Et pas seulement à des spectateurs. C’est là l’erreur fondamentale du nouveau Monde que j’ai décrit dans mes deux articles précédents. Et puis je regarde les fondamentaux, combien de textes pour combien de pages, les articulations, les rubriques, la hiérarchisation (titres, chapôs, textes). Le choix typographique découle à la fois de ces impératifs, et de goûts personnels.

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La Presse, confrontée à la nécessité d’économiser le papier a depuis peu adopté systématiquement des caractères à gros œil et jambages courts. C’était le sens de mon travail sur le Libé III que nous avons produit avec Jean Bayle en 94, et ce fut aussi la même démarche de Jean-François Porchez pour le Monde de 1995. Nous reprenions simplement les principes que Aaron Burns et Herb Lubalin avaient généralisé au début des années 70. (cf mes articles sur Lubalin). Beau ou pas beau en design ne veulent rien dire. Ça fonctionne ou pas, je préfère. Parce qu’il ne s’agit pas tant pour un graphiste de faire une œuvre d’art que de permettre à des rédacteurs-concepteurs, des journalistes d’écrire un maximum de mots pour être lu par un maximum de lecteurs. Cela suppose une architecture de la page, une rigueur dans la ou les grilles qui s’imbriquent. Par exemple pour le Monde il eut mieux valu systématiser le 6 colonnes quitte à créer quelques blancs qui fassent respirer les pages. Cela aurait évité ces décrochages d’alignement très mal gérés par des filets demi-gras extrêmement vieillots. Dans la presse seule Libération nous avait habitué à une gestion des espaces où les blancs font sens dans la page.

Quand nous créons un logotype, une marque, la mise en page d’une édition, nous nous adressons autant à l’œil qu’aux oreilles du lecteur. Tout texte est avant tout une suite de lettres issues de l’alphabet phonétique. Et même si nos automatismes de lecture rendent celle-ci silencieuse, notre cortex se souvient inconsciemment de la valeur phonétique des textes typographiés. Si je fais l’effort d’analyser la production graphique avec cette grille de lecture, alors je n’arrive pas forcément aux mêmes conclusions que la plupart des intervenants dans les groupes de décision. Je veux dire que ce qui m’importe c’est de définir un cadre de réflexion, des codes de décryptages qui permettent d’avancer dans une analyse sans que l’on soit obligés à chaque instant de défaire ce qu’on a déjà construit.

Définir une méthode d’analyse revient à économiser du temps et de l’argent.

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Car il s’agit bien d’évaluer le coût des erreurs.
Et de les éviter. Lorsqu’en 1994 Serge July décide de relifter Libération, il décide de doubler la pagination, en se persuadant que les français étaient prêts à de nouvelles habitudes de lecture. Prenant exemple sur les journaux américains, ou anglais ou encore allemands, il se persuade et persuade toute la rédaction de passser d’une quarantaine de pages à plus de 80. C’était malheureusement une grande présomption. Parce que les français n’aiment pas lire dans leur grande majorité (je ne parle pas de vous cher lecteur de ce blog qui supportez la longueur indigeste de mes notes :-), mais d’un comportement franco-français, exception culturelle si elle en est. Il suffit de voir la production publicitaire anglosaxonne voire belge ou espagnole pour découvrir que nous avons en France un rapport d’indigence aux textes. Des images, des images. Des icônes, des icônes. Prenez en main un journal de Boston, le Frankfurter Allgemeine ou USA ToDay, et vous comprendrez ce que je veux dire par indigence. Ces journaux pèsent des kilos de papier et les gens les achètent. Pas pour nettoyer leur fenêtre.

Neuf mois après le lancement de Libé III, à partir d’avril 95, le journal dut faire appel à des auditeurs (Arthur Andersen) pour commencer un des plus grands plan social de l’histoire de la Presse française.

Nous avons donc, graphistes, typographes, consultants une responsabilité économique et sociale lorsqu’un client nous demande d’intervenir. Pour le Monde il eut sans doute mieux valu jouer la proximité avec une agence pariesienne qui aurait pu accompagner en soupplesse la nouvelle formule. Et puis, plutôt que de faire des effets d’annonces, il aurait mieux valu aussi tester, corriger tout en finesse la nouvelle maquette pour éviter de tomber dans le tout ou rien qui nous a amené depuis 1980 à un changement tous les 4-5 ans. Sans résultat probant. Un journal c’est comme une maison, on y habite, on y prend ses aises, ses repères. Vous ne déplacez pas vos murs tous les 4-5 ans… vaut mieux déménager.

Je souhaite simplement me tromper dans le cas du nouveau Monde.
Parce qu’il en va de l’avenir de la Presse et d’un journal que j’adore. Je souhaite aussi que l’image ne fasse pas réduire les textes pour me donner l’impression que ce n’est plus moi qui choisis mes articles, mais une rédaction désireuse de canaliser la lecture donc d’induire des positions, des opinions. L’image est un outil de manipulation, ne nous y trompons pas. Et Jean-Marie Colombani le sait. Il en va de sa responsabilité d’utiliser cet outil avec sagesse et raison, au risque de voir transformer durablement le journal en une feuille de chou banalisée et peu crédible comme il y en a tant d’autres.

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