typographie et design | la couleur et la forme (reloaded)

Billet publié la première fois le 19 juillet 2007 (voir les commentaires)

Vous connaissez tous le test suivant : «en deux secondes, dis-moi une couleur et un outil»…

90% des gens interrogés répondent invariablement: rouge-marteau. C’est un fait. Je l’ai moi-même vérifié d’innombrables fois mais vous pouvez faire le test sur vos relations…

Nous n’allons bien sûr pas en déduire des cacahouètes ni une fumeuse théorie de la gestalt, encore que…;-) Pour sûr on a beau varier les formes à l’infini et aussi de les copier à l’infini, j’en parlais dans un billet précédent au sujet du Custodia (Typographie Introuvable), la première information que notre cerveau nous transmet, est colorée.

Vient seulement et dans un deuxième temps, voire troisième ou quatrième, la forme. Je veux dire par là qu’un objet soit grand ou petit (dans un contexte relatif), rouge ou noir, opaque (avec des gradations) ou transparent (comme le verre), notre cerveau nous transmet des informations où presque toujours la couleur se place au premier rang et la forme en dernier.

Ci-dessous deux voitures très semblables, qui l’espace d’un regard furtif nous impactent par leur couleur avant que notre cerveau reptilien commence à décrypter les différences formelles. Idem pour Le Times Rouge et Vert qui permutent à l’infini, trop vite sans doute pour que le le spectateur lambda (je ne parle pas du club des typophiles chevronnés) s’aperçoive qu’il a été dupé par une confusion sur la forme de l’écriture en rouge.


Vous vous demandez sans doute où je veux en venir, s’il va pas sortir de tout cela une théorie «fumeuse» à la «gabor»…

Pour me dédouaner et apporter de l’eau au moulin de ce que je vais tenter de formuler, il est bon de se rappeler une brochure que je vous montrerai (dès que je l’aurai retrouvé dans l’anarchie de ma bibliothèque) où déjà en 1987 Jean Perret (un des quatre fondateurs de Carré Noir) faisait remarquer l’aberration du design moderne des voitures.

Il avait mis côte à côte, et de plein face six marques d’automobiles, en enlevant seulement les marques significatives de leur origine (la banane de BMW, le losange de Renault, le double chevron de Citroën, le Lion de Peugeot, les quatre barres italiques de Fiat, les VW de Volkswagen). Une fois débarrassées de leur attribut, Jean Perret nous faisait remarquer que le design des voitures était rigoureusement comparable…

Et il en tirait bien entendu la conclusion évidente de l’importance de l’image de la marque et du design stratégie des entreprises qui n’y prêtaient pas encore suffisamment attention. Cela dit, il était largement en avance, puisque plus que jamais aujourd’hui les marques ont tendance toutes à se banaliser et se ressembler. On en a déjà parlé précédemment.

Alors bien entendu ce qui est valable pour notre perception des objets quotidiens est d’autant plus valable pour des formes que le spectateur «ordinaire» n’a pas l’habitude de cataloguer dans son cerveau.

Le salon de l’automobile, les nombreux magazines et revues auto, la publicité (presse, cinéma, télévision, internet) ont habitué les consommateurs à cataloguer la forme des objets usuels comme voiture, téléphone, vêtements, maison, meubles etc. Et malgré une connaissance généralisé au niveau d’un inconscient collectif, notre perception est systématiquement priorisé par l’information colorée.

Pour des objets comme l’écriture, les alphabets, la typographie et ses formes diverses c’est encore pire. Parce que nenni pour le catalogue des formes. À moins d’être un professionnel de la lettre, et de l’histoire de la création des alphabets, à moins d’avoir appris à classer les formes alphabétiques avec Thibaudot ou Vox ou Gill ou encore Alessandrini, le consommateur-citoyen ordinaire ne fait pas la différence entre l’Helvetica et l’Arial, entre un Times et un Georgia.

Sur les deux images ci-dessous, et en survolant avec la souris, vous pouvez arrêter l’alternance et dévisager le Times qui n’en est pas et constater que vous avez été berné par votre cerveau qui n’y a vu que du rouge là où le Times était composé en Helvetica.

On peut déduire une foultitude de théories et de conséquences et d’intérrogations d’une telle démonstration.

Un professionnel du graphisme et de la typographie est un médiateur indispensable entre l’émetteur et le récepteur de messages. Il connaît les différences pour les avoir étudiées minutieusement et en connaître les implications nombreuses : lisibilité, sémantique invisible (ou non-dite) de la forme des alphabets, synchronie entre la forme et le message à médiatiser… et j’en passe.

Que la mise-en-scène prime sur la forme d’une typo. En effet, qu’une typo soit composée en rouge ou en vert, semble primer sur la forme même de la typo.

Ce qui induit naturellement le rôle de scénographe du graphiste, qui met en scène et éclaire les acteurs de la page papier ou écran de façon à rendre une lecture efficace et séduisante.

Que d’utiliser le Times ou l’Helvetica n’a jamais signifié Old School versus Art Contemporain. Parce que vous pouvez créer des mises en page extrêmement modernes et décalées avec le Times et à contrario si l’Helvetica se retrouve à contre-emploi il peut être mise en scène de façon très XVIe siècle en faisant oublier ses origines modernes.

Le peu de connaissance dont dispose le commun des im-mortels sur les formes alphabétiques fait de cette profession de typographes un lieu à part où seuls les éclairés savent faire la différence entre un Garamond Stempel, un Garamond Monotype ou un Garamond Berthold.

Se faisant je constate que la priorité en France (et particulièrement en France) n’est pas tant de créer le nième similar to, ou le nième revival que de dispenser un enseignement graphique dans les écoles qui ouvre l’esprit des étudiants sur les contenus ésotériques du graphisme.

La parole est à vous pour commenter et ajouter vos remarques à mes propres divagations ;-)

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survolez l’image avec la souris

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survolez l’image avec la souris

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1 réponse à typographie et design | la couleur et la forme (reloaded)

  1. Soheil dit :

    Salut Peter,

    Je crois que nous disons à peu près la même chose, même si nos propos peuvent paraître contradictoires. Il me semble que ton article aborde deux sujets: notre sensibilité aux différents codes graphiques, d’une part, d’autre part les aberrations du design quand celui-ci est soumis à la standardisation des outils de marketing. Peut-être faudrait-il préciser auquel des deux s’adresse nos commentaires.

    La démonstration sur la couleur des voitures que tu as empruntée à Jean Perret lui servait, si j’ai bien suivi, à démontrer que les designers qui s’appuient sur des études de marché finissent par créer pour leurs clients des produits à tels point semblables à ceux de leurs concurrents que, en dehors de la couleur, plus rien ou presque ne permet de les différencier.

    Si c’est bien ce qu’il voulait prouver, la démonstration est réussie en effet. Mais s’il espérait prouver à partir de là que la perception de la couleur prime sur celle de la forme, nous serions obligés de prendre en compte les conditions dans lesquelles l’expérience a été menée. C’est dans ce sens qu’il me paraissait judicieux de considérer ce que j’appelais, faute de mieux, un « seuil de pertinence » (on pourrait parler aussi de seuil de contraste).

    Ce seuil est forcément relatif. Nous ne parlons pas d’objets isolés sur une page blanche. Ces objets font partie d’un environnement dans lequel ils se fondent ou dont ils se détachent en fonction de propriétés ou de caractéristiques qu’ils partagent ou non avec les objets environnants. Quand toutes les voitures sont grandes sauf une, c’est la petite qu’on remarquera, à moins que l’une des grandes voitures soit rouge quand toutes les autres (y compris la petite) sont bleues — auquel cas il serait intéressant d’observer laquelle, de la rouge ou de la petite, on distinguera d’abord.

    En réponse à la profusion des marques d’entreprises et à la banalisation des logos qui en a résulté, on a vu se multiplier ces dernières années les logos réduits à une simple ligne typographique. Tout le monde veut son logo, on en trouve même à vendre sur Internet comme un quelconque produit de supermarché. Le résultat est une saturation de notre environnement visuel, et on constate bientôt que, si un symbole permettait de se faire remarquer sur une page de journal où il n’y avait que du texte, quand la page est saturée de symboles et de blasons c’est au contraire l’annonce qui n’en a pas qui sort du lot. Il en va de même pour un texte en caractères gras qui se distinguera nettement au milieu d’une page composée en caractères légers tandis que, si toute la page est entièrement composée en bold ou en ultra-bold, c’est le mot en light qui fera tache. Ou pourrait citer encore le mot que l’on met en rouge pour mieux le faire ressortir mais qu’on ne remarque plus quand la page est saturée de rouge — auquel cas c’est le mot en noir qui attirera l’attention.

    Si l’on se fie aux études de marché ou aux sondages d’opinion pratiqués par des instituts spécialisés auprès des clients potentiels, les résultats de ces études conduisent à l’uniformité. Il faut se garder d’accorder à ces études plus de crédit qu’elles n’en méritent. Comme le rappelait Steve Jobs: «Vous ne pouvez pas demander aux gens ce que va être la prochaine grande révolution. Henry Ford a dit un jour : « si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils voulaient, ils m’auraient répondu : un cheval plus rapide. »» L’iMac a été créé sans étude de marché et sans demander l’avis de consultants.

    Une étude de marché décrit le monde d’avant le produit, elle ne dit pas ce que sera le monde après. De plus, cette étude enregistrera les réactions immédiates des personnes sondées, mais elle ne dira jamais ce qu’en auront pensé ces mêmes personnes quelques jours plus tard quand, passée la première surprise ou le premier rejet, ces mêmes personnes diront peut-être « au début je n’aimais pas, mais maintenant je ne pourrais plus m’en passer ».

    Tout ce que je dis tend à relativiser nos certitudes en matière de création et de communication, mais ne contredit en rien tes observations sur la couleur, ni la conclusion de ton article au sujet de l’enseignement graphique dans les écoles, conclusion à laquelle j’adhère bien sûr complètement.

    Je suis d’accord avec toi sur le fait que, si l’on met en concurrence la forme d’un caractère et sa couleur, c’est en général la couleur qui l’emportera, parce que le public ne voit pas la forme d’un caractère (celle-ci se trouve, à ses yeux, en-dessous du seuil de pertinence). Il sera par contre sensible à la différence de graisse, à laquelle il réagira comme à une différence de couleur, sans pour autant remarquer le dessin du caractère ni prendre conscience de ce qui le distingue d’un autre caractère gras.

    On ne peut pas en vouloir aux gens de ne pas savoir ce qu’on ne leur a pas appris à voir. Nous avons tous passé des années précieuses de notre vie sur le banc des écoles, où on nous apprenait toutes sortes de choses utiles et inutiles sur le monde qui nous environne. Mais personne ne nous a dit comment étaient faits les livres qui servaient à nous transmettre ce savoir. Ils étaient comme invisibles au plus grand nombre.

    Il devient urgent de combler ces lacunes, à l’heure où la technologie permet à chacun de devenir son propre typographe, de se faire à bon compte metteur en page, éditeur et imprimeur. La communication visuelle est un langage que l’on devrait enseigner à l’école, les élèves doivent apprendre à le reconnaître et à le maîtriser autant que l’expression verbale. Pour apprendre à déchiffrer les messages qui leur sont adressés, mais aussi (dans un deuxième temps peut-être) pour apprendre à ne pas se laisser manipuler.

    Amitiés
    Soheil

    P.S. N’étant pas sûr de l’endroit où il serait le plus « pertinent », je poste ce commentaire deux fois, une fois à la suite de ton ‘article du 19 juillet 2007, et une fois à la suite de sa réédition du 22 mai 2008, te laissant le choix de supprimer, si tu le souhaites, celle des deux occurrences qui te semble superflue.

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