Typos ITC, voyage au bout de l’enfer

Itcjaccuse

Je viens de recevoir un e-mail, la nième annonce pour les nouveautés ITC. Je sais, je prends le train en marche, parce que pendant des années je n’ai pas dit un mot, mais là c’est trop… J’accuse ITC et ses dirigeants de trahir l’esprit de Lubalin et Burns. Non pas pour éditer autant de fantaisies ou de caractères inutiles, mais surtout pour éditer n’importe quoi à n’importe quel prix.
L’esprit fondateur d’ITC réunissait l’exigence de qualité à des critères de choix marketing (caractères de presse, pour la presse), explorant tous les styles, revisitant les anciens Garamond, Caslon ou Cheltenham. Il y eut d’innombrables réussites et je ne les énumérerai pas ici dans ce billet d’humeur. Mais les trois séries publiées aujourd’hui : l’ITC Blaze, l’ITC Conduit et l’ITC Jellybaby… pourquoi faire que diable. Encore passe pour l’ITC Blaze :

Itcblazeitalic

 

On a toujours besoin d’un script brush et celui-ci est plutôt bien dessiné par Patty King, exception faite des B, D, L qui semblent sortir d’un autre alphabet, le reste, vite enlevé, vite vectorisé peut éventuellement servir de temps à autres. Mais quand il s’agit du ITC Jellybaby on tombe en Scilla. Dessiné par Timothy Donaldson, ITC déclare qu’il s’inspire du DATA 70 et de l’Amelia, heureusement qu’ils nous préviennent, on ne s’en seraient pas doutés, mais quand ils déclarent qu’il est tout à fait lisible… là je commence à avoir des doutes sur le sérieux de ces gens. Regardez plutôt :

Itcjellybaby

Les critères de lisibilité sont pour ITC à géométrie variable, puisque ils sont capables de tenir le même discours avec un Galliard ou ITC Jamille… Pour le coup j’ai plus le sentiment de me retrouver sur un site de téléchargement de polices gratuites que chez ITC à 32 euros la fonte. Lubalin et Burns doivent se retourner dans leur cercueil, ou alors ils ont monté une fonderie indépendante au paradis des typographes, et un jour pourquoi pas, ils se connecteront sur le web pour nous faire découvrir la typo des anges rédempteurs.

Itcconduit

 

Pour le Conduit ITC, mon sentiment est plus partagé. Il s’agit d’un dérivé des caractères dessinés pour les hormographes d’architectes des années 50. Caractère de base, un bauhaus des années 20. Mais ce qui est inadmissible c’est l’éventail des graisses et des variantes. Ça ne mérite pas Ça. Tout juste 3-4 graisses et même pas en Ital, puisque l’italique est contraire à l’esprit du Bauhaus. Il y a là 1) une contradiction et 2) un abus.

 

1) Dans les années 70-80, on éditait des catalogues avec la liste des caractères dans l’ordre alphabétique. Autant dire que c’est la typo qui était la plus déclinée en graisses et variantes que nous remarquions en premier. Le pauvre Times était noyé au milieu de séries où l’on pouvait compter entre 10 et 20 variantes. Mais aujourd’hui on cherche les typos sur internet, et l’ergonomie des moteurs de recherches ne favorise pas du tout une série à 2 chiffres. Et du coup c’est vraiment beaucoup de travail pour pas grand chose, puisqu’on peut acheter les fontes à l’unité, 32 euros (ou dollars), à quoi cela sert-t-il?

à ceci :

 

2) un abus, parce que la place que prend cette typo dessinée par Mark Van Bronkhorstlui tient lieu de publicité et de fait beaucoup de gens vont croire (surtout les acheteurs au sein des agences) qu’ils sont obligés d’acheter tout le package qui dépasse les 400 dollars. C’est là une attitude inadmissible que je dénonçais déjà il y a vingt ans quand on a vu arriver l’Avant Garde condensé, hérésie totale de l’esprit fondateur d’un caractère. D’ailleurs la version Black ressemble plus à un Helvetica mal dessiné qu’au Conduit Light qui lui au moins témoigne d’un style franc et clair. Mais vous, qu’en pensez-vous?

 

Réflexion : dans un paysage moderne où les fonderies indépendantes se multiplient, surtout quand il s’agit de créateurs de talent, l’écurie des créateurs d’ITC se réduit chaque année. D’autant que les dessinateurs préfèrent s’adresser à Adobe ou Linotype ou encore Eric Spiekerman (Font Shop) qui est un vrai gage de qualité aussi bien pour les fantaisies que pour les typos classiques. Alors une question se pose pour moi. S’agit-il de signes précurseurs de la fin d’ITC ou bien simplement d’une mauvaise passe. Ce qui me semble en tous cas impératif c’est de renouveler le Board de sélection des typos d’ITC voire redéfinir le rôle et la place d’ITC dans le marketing typographique international.

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