“Car le beau n’est que le premier degré du terrible…”

Légende de la photo: voici la chaumière qui accueillit notre couple présidentiel, lors de vacances 2007 qui ont écarquillés les yeux du monde entier. Il y a un mot pour désigner ce genre de chose: c’est “somptueux”. Quand on le lit en Américain, soit “gorgeous”, on est édifié, cette fois-ci sans équivoque, et même sans regret sur le sens de la chose et du mot. Inscrivez Gorgeous sous cette photo, en Baskerville Stempel corps 36, et vous n’aurez pas besoin d’autre légende. Quand même! N’y-avait-il donc personne pour dire à notre petit Nicolas que l’Amérique coloniale a produit quelques unes des plus simples, et par conséquent des plus “somptueuses” maisons de l’histoire de l’Occident? Mais il est possible que leurs propriétaires, les Cabot qui ne parlent qu’aux Lodge qui ne parlent qu’à Dieu, aient refusé de parler à notre service des voyages présidentiels. Nous savons maintenant pourquoi Nicolas a épousé enfin la fille des Finzi-Contini, ou des Bruni-Tedeschi, (je ne sais plus, …) C’est pour faire son éducation.

Roger Kleman m’a transmis ce texte qu’il résume lui-même par: «de la prétention des riches à s’approprier la beauté sans savoir ce que c’est…». Qui est Roger Kleman? non ce n’est pas un personnage fictif bien qu’il ait figuré comme psy dans une série de film-tv de Volkswagen… mais ça c’est une autre histoire. Un autre jour… peut-être.

Il y a très peu de temps, une vingtaine d’années peut-être, une affiche articulait, pour les yeux des Parisiens, sans mâcher ses mots, avec une simplicité impérative, «Là est le beau». On ne savait pas si l’endroit, , ainsi désigné était l’affiche elle-même. Ce n’était, bien entendu qu’une feuille de papier sans aucune épaisseur, sans aucune profondeur perspective, à travers son cadre rectangle d’aluminium. Ou bien le Beau était-il dans l’illustration, cette grosse maison harmonieuse et blanche, dans le ciel d’un bleu grec, ou bien encore était-il dans la revue, «Décoration Internationale», qui payait et qui signait l’affiche ?

J’ai encore quelques numéros de la revue. C’est vraiment bien. Chaque double page est superbe, les images sont incorruptibles. En feuilletant, un trait froid a couru sur mon doigt. Je me suis coupé sur la porcelaine du papier glacé ! Comme je suçais, sans rancune, mon sang a joué le rôle de la madeleine, et j’ai retrouvé une sensation, une image, une rencontre.

Je connaissais le directeur artistique. Un garçon branché. Dans les années 70, il portait une salopette. Tout son corps s’avançait sans crainte. Je revois l’émail de ses dents, ses yeux bruns et ses cheveux noirs. Plus tard, il savait ce qu’il voulait. Il avait appris avec Jacques Séguéla une forme de brutalité maligne et simple. Son métier était effectivement, pensait-il, de délimiter sans trembler le beau et le moche. D’un côté de l’affiche, à l’endroit, Là, le beau. Et à l’envers de l’affiche, pas Là, mais par Ici, ailleurs, tout autour, passée la frontière du papier, et jusqu’à l’horizon estompé par la fumée des banlieues, le moche.

Au fond, je ne lui donnais pas tort. Il était payé pour ça, et le plus cher possible, par des gens qui avaient les moyens. Il était censé avoir du goût à leur place. C’étaient des clients sérieux, qui ne cherchaient ni preuves, ni définition. Qui ne voulaient pas se prendre la tête. Car ils payaient cash pour obtenir l’adresse du Beau.

En effet, la nature du Beau, ce qu’est le Beau, n’est pas la question des CSP/Plus. La proximité spirituelle ou idéelle du Beau et du Bien leur est indifférente. Ce qu’ils veulent savoir, c’est où on le trouve. Dans quel magasin. Sur quel site. Ils veulent qu’on leur dise : «Là est le beau». Quand notre Président, rêvant devant une annonce, murmure «Elle est belle, cette Rolex», il parle d’un objet accessible, non pas à cause de son prix, certes pas, (puisqu’ils peuvent se le payer, le Beau ne fait pas peur aux bourges,) mais grâce à sa place, derrière une vitrine blindée, dans l’Empyrée des chronomètres.

Bon, on est toujours le parvenu de quelqu’un. Il n’est pas nécessaire d’être maire à Neuilly ou à Levallois. Il y a partout des maires, et des notables. Là et Ici. Si j’en crois, du moins, les nouveaux paysages de l’Entre Deux Mers.

Notez qu’ils ne veulent pas être raffinés, enfin pas au départ, mais seulement posséder le raffinement. Ils veulent d’abord avoir. Et ensuite, en prime, un jour, à la génération d’après, être.

Depuis, j’ai eu l’occasion de regarder des tas de maisons. Dans des magazines qui ne s ‘appelaient pas «Décoration Internationale», mais, plus gentiment, Mon Jardin Ma Maison, ou bien, La Maison de Marie Claire. Et dans des prospectus.

En général, le Beau, comme argument, était exclu. Il n’était pas Là. Les maisons sont femmes, et plus subtiles: Charmante. Lumineuse. Hyper-confortable. A vivre. De rêve. Chaleureuse. Luxueusement simple. Allurée. Délicieuse. Mignonne mais modeste.

Car Beau sans périphrase, BEAU entièrement en capitales, et au masculin, qui est le sexe du concept, c’est un mot trop cher, trop beau, et trop raide. C’est un mot terrible, qui fait peur. Les ouvriers, les employés et même «les professions intermédiaires» se tiennent à distance du Beau. Ce n’est pas un mot pour la ménagère de moins de cinquante ans.

Donc, les pauvres, «les sales pauvres». Pour les gens qui n’ont pas les moyens, non seulement pratiquer le beau absolu est un problème, mais aussi y penser. La plupart des gens veut bien perdre un peu de temps, mais pas plus, pour savoir si son achat est suffisamment beau, ou pas. Le globalement beau malgré son prix, est suffisant. Beau aux yeux de leur voisin. Assez beau pour eux. Beau pour ce que c’est. Relativement, raisonnablement beau. Beau avec un adverbe. Mais beau, de toutes façons, avec un tout petit b, un b bas-de-casse. Donc : pas l’idée platonicienne du Beau. Pas l’essence du Beau. Seulement, pour chacun un petit morceau de beau.

La conséquence, c’est qu’aucun de ces morceaux de beau ne peut être semblable aux autres. Chaque morceau de beau est différent du morceau voisin. Mais pourtant en concurrence avec lui. C’est pourquoi «A chacun son goût» est un précepte qui va bien aux pauvres. C’est un proverbe pour gens ordinaires.

Car, en plus, les pauvres, eux, doivent, contrairement à ce qui se dit, décider, choisir eux-mêmes. Les riches ont des carnets d’adresse, ils connaissent les bons endroits. Les pauvres ont des catalogues. Ils doivent longuement feuilleter. Ce qu’ils peuvent se payer, il faut qu’ils l’assument. Par conséquent, toute la question est de savoir quel choix on leur propose. Quelle est l’étendue du segment sur lequel ils se déplacent, entre épouvantable, raisonnablement moche, et pas vraiment moche. Quelle éducation artistique on leur donne. Quelle décision on leur permet. Quelle exigence on leur accorde. Quelle est leur marge de manœuvre.

On tourne en rond. Avec ces quatre mots, Là est le Beau, on n’en finirait jamais de rêver. C’est si riche que les expressions viennent toute seules. Une incontestable réussite publicitaire.

Je ne connais personne qui, s’y promenant, au contact d’une incontestable réussite architecturale, n’ait fini, dans le délai d’une génération par donner raison au temps et au génie. Quand je me promène devant Beaubourg, je n‘entends jamais un vieil habitant du quartier ronchonner contre les tubulures. En revanche je connais des tas de braves gens d’ici*, qui, parce qu’ils ne l’ont pas régulièrement sous les yeux, trouvent que cette usine-là s’est d’elle-même expulsée de tout jugement esthétique.

Je connais par ailleurs un architecte, un grand type maussade, avec une bouche un peu floue, qui prétend que les gens «ne peuvent apprécier Piano, (l’architecte de Beaubourg, NDLR) puisque, quand il fait lui-même du Piano, avec les circulations apparentes, on le lui refuse.» Sancta simplicitas! Il dit qu’il n’est qu’un plagiaire, et il s’étonne qu’on fasse la différence entre une création originale, qui finira toujours par imposer son geste, et une copie qui n’a pas pu se payer une véritable inspiration. Car l’inspiration empruntée fabrique presque toujours un dessin confus ou sec.

Je ne sais pas si les dessins de mon architecte sont médiocres, mais je commence à avoir une opinion sur sa personne. Et je sens un malaise en supposant qu’il travaille pour les gens ordinaires.

Dans la devise de notre république à nous, mon petit mot favori, voyez-vous, c’est égalité. L’élitisme pour tous, (une revendication d’Antoine Vitez, elle aussi un slogan, assez rythmé et lapidaire pour faire une affiche…) c’est ce qui est, de loin, le plus difficile. Une architecture rapidement classique pour chacun. Peut-être que Là serait le Beau véritable. Il n’y aurait rien d’aussi rationnellement beau que du beau pour tout le monde. Et Là serait, dépensons un mot simple, et terrifiant lui aussi, la véritable Vertu.

Roger Kleman, Neuffons, en Guyenne.
(avec l’aimable autorisation des Cahiers de l’Entre-deux-Mers.)

* Neuffons, en Guyenne, précisément

Le Beau ne se dit pas, il s’énonce telle une légende à la Roland Barthes: Charmante. Lumineuse. Hyper-confortable. A vivre. De rêve. Chaleureuse. Luxueusement simple. Allurée. Délicieuse. Mignonne mais modeste.… l’intérieur de la chaumière qui accueillit le couple présidentiel l’été dernier.

Ce contenu a été publié dans Création plastique, De la Modernité, Opinions et Im-pertinences. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à “Car le beau n’est que le premier degré du terrible…”

  1. pm4 dit :

    Les riches le veulent posséder et par là même s’affirmer en tant que fortunés; car le beau est cher.
    Les pauvres n’y ont pas accès, trop coûteux.
    Dans un cas comme dans l’autre personne ne le comprend le beau…
    Peut-être quelques Hommes cultivés pourront le percevoir; indépendamment des deux catégories…
    Le beau fait peur car il peut être inculqué de force dans l’esprit des gens par des forces tyranniques. Le beau fait peur car loin des goûts les couleurs, il doit provoquer l’unanimité chez tous… Le beau fait peur car il a un incontestable caractère totalitaire… Le beau fait peur car il n’existe pas; il est un noble et subjectif adjectif utilisé pour caractériser l’absolu et qui regarde notre société de consommation d’un air las…
    Alors qu’est ce qu’on va faire de beau?