Architecture et Typographie | les tours de la défense

j’aurais aussi bien pû intituler ce billet : Spiekermann à la Défense.

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Dimanche à la défense, comme d’autres vont à la messe, moi je vais humer les cathédrales modernes qui entrelacent leurs tours et leurs tracés tirés en courbes de béziers sur les ordis des cabinets. À coucher en parallèle celles de la typographie, que ce soit pour les capitales romaines ou la textura gothique. Les paléantologues ne se sont jamais privés de rappeler les influences croisés des tracés directeurs de la construction avec celui des caractères de son contemporain. On voit là toute l’ambiguïté de notre art de typographe qui emprunte aux dessins de ces batisseurs les courbes de la lecture moderne. Pleins et déliés «grotesques» (Gill), espaces fines et hampes montantes, empattements inversés et point sur les «i».

Si elle est une des formes les plus expressives de la représentation sociale de nos jours c’est que l’architecture se donne à voir en tout premier lieu dans un monde ou l’urbanisation pousse jusqu’aux campagnes lointaines. Mais dans un monde ancien, old-school ;-), où les constructions en hauteur était réservées aux palais et églises, la relation à l’écrit était plus simple tant leurs formes étaient intimement mélées comme pour l’époque de la didot sur le lien précédent.

Depuis le début du XXe, nous avons abordé avec le bauhaus, émanation de la nouvelle philosophie constructiviste et dada, l’ère du simple gigantesque. Pas une capitale dans le monde qui ne se targue d’avoir ses tours et gratte-ciels qui défient la pesanteur. L’architecture moderne prend des risques visuels, nous donnant l’illusion d’une puissance sociale et économique qui diminuerait celle de la nature. Qu’en est-il dans le même temps pour les caractères?

De formes simples avec le Futura de Paul Renner, ils se sensibilisent avec l’Helvetica de Max Miedinger, qui en 1957 profitait déjà de l’exemple d’Eric Gill (1928) pour avoir osé introduire des formes manuaires dans le tracé d’une linéale. Dans les années 70, à lépoque du premier renouveau du design-bauhaus, les caractères «grotesques» (sans, antiques ou encore linéales) arrondis poussent  comme des champignons aussi bien dans la publicité que sur les pochettes des disques vinyls. Durant cette même période les caractères fantaisies, dites de titrage (display) prennent sérieusement leur essor grâce aux techniques du phototitrage, de l’offset et à l’abandon définitif de l’impression typographique (en relief). Sans aucune doute l’un des plus grands succès de l’époque fut tout de même les séries des News Gothic et du Franklin, tous deux dignes descendants du Gill. Puis, la création des linéales entre dans une routine ITC, véritable rouleau compresseur dans le monde d’édition de nouveaux dessins, avec l’arrivée des Souvenirs Gothics, des Benguiat Sans qui correspondaient bien à la fin des seventies par leur aspect très arrondis, revival.

Au milieu des années 80 arrive Emigre (Z.Licko) avec leurs caractères expérimentaux sur et pour le Macintosh. Et nous en reparlerons, mais avec le Meta et l’ITC Officina, Eric Spiekermann nous fait entrer dans les années 90 par l’architecture moderne de la typographie. Non que le Frutiger n’ait pas été une belle invention, mais je dirais plutôt, à l’image des dessinateurs européens de l’époque, et surtout suisses, mélanger le trait sensible avec la linéale… c’était mal vu. Pas très «classe» ;-). L’architecture, toujours présente. C’est sérieux, on ne joue pas avec la typographie constructiviste… ou très peu! Mais voyons ce que dit Spiekermann de la création des fontes. Ni plus ni moins que ce que j’évoque ici depuis près d’un an. Les caractères sont beaux parce qu’on les utilise bien, d’abord! Le rôle dévolu aux graphistes scénographes de la page est primordial, ensuite il remarque que la plupart des caractères ont été dessinés à l’origine pour un usage corporate (en dehors de l’édition d’ITC).

Eric Spiekermann fait partie de cette filiation de graphistes typographes qui tout en possédant une belle maîtrise du geste et des tracés fondateurs n’en demeure pas moins un théoricien et un philosophe actif de l’urbain et de la vie sociale. Il ressent la modernité à Berlin où il commença à exercer bien avant l’écroulement du Mur. C’est dans une ambiance survoltée par les dangers de la guerre froide, dans une ville perdue au milieu du glacis communiste, où chaque jour les berlinois vivaient comme si c’était le dernier jour de l’Histoire que ce graphiste sensible et illuminé par une intelligence rare va produire une série de caractère qui va révolutionner le monde de la typographie. Mélangeant les formes sensibles du Gill avec la construction rigoureuse d’une linéale, il rejoint la  très courte liste des Créateurs qui ont marqué leur temps. Sans doute parce que plus sensible aux vents de l’histoire, sans doute aussi par la culture classique qui fut la sienne, il joue le rôle d’un véritable Stanley Morison du XXIe siècle. En avance sur sont temps.

Le mélange du geste calligraphique avec les linéales ou mécanes n’était pas nouveau pour les américains. Mais le Meta en limite l’expansion. Mesurée dans ses rondeurs, exigeant dans sa construction, ce caractère illustre de façon magistrale l’architecture moderne où les courbes, rares mais élégantes viennent «casser» l’uniformité anguleuse des bâtiments.

J’ai photographié (ci-dessus) le haut des immeubles de la défense, pour en extraire le banal de leur fondation et exercer mon regard sur leurs différences. Or c’est en regardant vers le ciel que les bâtiments nous avouent leur singularité. De même que c’est en regardant les empattements, la ligne de lecture, les contrastes entre les verticales et les horizontales, l’attaque des courbes, et la finition d’une lettre qu’une typo nous livre le mystère de son équilibre. Qu’en pensez-vous?

© photos peter gabor | tous droits réservés

 

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Une réponse à Architecture et Typographie | les tours de la défense

  1. Cher Peter,

    J’ai beaucoup apprécié votre billet sur architecture et typographie, et ce d’autant mieux que je ne partage pas (tous) vos goûts. Mais a–t-on réellement jamais appris quelque chose de quelqu’un avec qui l’on est toujours d’accord ? ;-) Pour moi, ces immeubles de la Défense encombrent maladroitement l’espace comme de prétentieux objets hors d’échelle, jetés là par de monstrueux enfants gâtés qui ne voient qu’eux, ne pensent qu’à eux, et n’accordent pas le moindre intérêt à ce qui dans le paysage préexiste à leur fantasmatique volonté d’être et de s’imposer brutalement à la vue des autres. De plus ces immeubles me sont toujours apparus trop grands ou trop petits, en tout cas disparates et faussement assortis, bref dénotant un mauvais goût certain (je ne tiens évidemment aucun compte en disant ça des contraintes économiques, financières et autres qui ont conditionné leur construction, me plaçant délibérément du point de vue « esthétique » seul). Mon côté « old school » peut-être. Celui qui fait que je n’aime pas beaucoup les typographies néoclassiques, et que malgré mon admiration pour l’œuvre et la personnalité de Stanley Morison, je n’ai pas de goût pour la Times comme je m’en suis déjà expliqué dans une autre note sur votre blog… Et voilà que vous arrivez avec vos images, soigneusement cadrées et composées, et que votre regard me permet de découvrir une certaine « beauté » devant laquelle je n’avais fait jusqu’à présent que détourner mes yeux gênés, d’autant que j’ai toujours privilégié la visite des cathédrales et des églises (mais pas le dimanche matin, trop de monde… : ) à l’immense majorité des bâtiments dits « modernes » pour perfectionner mon jugement visuel au contact de ce qui s’est fait de plus inspiré à mon sens en matière de rythme et de proportions… Bravo et merci donc cher Peter, car par votre regard et votre travail, vous semblez faire vôtre la sentence de Sully Prud’homme que j’essaie d’appliquer le plus possible dans ma vie :  » […]Je vais dire quelle est la pensée qui doit devenir la raison, la garantie et la douceur de toute ma vie! C’est d’apprendre toujours davantage à voir le beau dans la nécessité des choses: c’est ainsi que je serai toujours de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati: que ce soit désormais mon amour. Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, même les accusateurs. Je détournerai mon regard, ce sera désormais ma seule négation! Et, en un mot, en grand, je ne veux plus, de ce jour, être jamais qu’un affirmateur. »

    PS : Que cette dernière maxime ne v(n)ous empêche pas de critiquer comme il se doit les aberrations graphiques que sont les logos de edf, vivendi, etc. comme vous l’avez déjà remarquablement fait dans vos écrits, car la critique objective recèle en elle-même de précieuses vertus pédagogiques… ;-)