Les Peintres et les Lettres | préface d’Alain Korkos à Typographic Communications Today

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Préface d’Alain Korkos (La Boîte à Images) à l’étude comparée d’une histoire des Arts Graphiques et de la Typographie, qui prend son point de départ avec Typographic Communications Today d’Edward M. Gottschall.

Les premières lettrines (ou lettres ornées) d’Occident apparaissent dans le Sacramentarium Gelasianum, manuscrit mérovingien peut-être réalisé au couvent de Chelles vers 700. Ces lettres, le plus souvent tracées à la règle et au compas, sont composées d’animaux.

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Sacramentarium Gelasianum (Sacramentaire gélasien),
environs de 700

On remarquera la lettre N, en haut à droite, formée par des poissons.
Cette pratique se répand, se perfectionne avec les manuscrits carolingiens…

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Évangiles de Gundohinus, monastère de Vosevio (non situé), VIIIème siècle
… jusqu’à ce que les lettrines encadrent de véritables illustrations.

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Ange en adoration, extrait des Messes de Saint-Mayeul de Cluny, 1465

Mais accorder une telle importance à l’illustration n’était pas très malin ! Il suffit qu’on lui laisse la bride sur le cou pour qu’elle prolifère, phagocyte, envahisse l’espace et relègue la lettre dans sa fonction première, celle de s’associer à d’autres afin de transmettre une information. Les Très Riches Heures du Duc de Berry, réalisées entre 1410 et 1416 par les frères de Limbourg, sont la parfaite démonstration de ce phénomène voyant texte et images se séparer. Chassées, les lettres ornées se retrouvent au verso et même si elles sont encore un peu décorées ce sont les illustrations en pleine page du calendrier des Très Riches Heures qui confèrent à l’ouvrage sa célébrité mondiale.

Dans la peinture de chevalet, toutefois, la lettre est encore intégrée à l’image. Gravée sur fond d’or à l’imitation des icônes, elle légende les peintures religieuses. Ou bien elle se présente, sans fioritures, à la manière des phylactères antiques : du texte s’échappe de la bouche des personnages, telles des bulles de bandes dessinées.

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Partie gauche du panneau central du triptyque Braque par Rogier van der Weyden, vers 1450

Ou bien encore, elle apparaît avec Van Eyck sous forme de signature pompeusement mise en scène.

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le portrait des Arnolfini par Jan Van Eyck, 1434, (détail et vue générale)

L’artiste a écrit : Johannes de eyck fuit hic (était là) au lieu de la formule habituelle qui se termine par fecit (l’a fait), ce qui donne à penser qu’il fut témoin de ce mariage.

Mais pour en revenir au livre, c’est le progrès technique qui va, plus sûrement que l’invasion de l’illustration, sonner le glas des magnifiques lettres ornées. En 1454 paraît à Mayence la Bible de Gutenberg. Cette Bible à quarante-deux lignes composée avec des caractères mobiles (textura) exclut, par son caractère quasiment mécanique, toute initiale savamment illustrée. Même si dans la mise en page furent parfois réservés des espaces chargés d’accueillir de rapides enluminures exécutées sur commande.

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L’Épître de Saint Jérôme, première page du premier volume de la Bible de Gutenberg, 1454

Le livre à exemplaires multiples se répand donc, et la presse d’imprimeur fait perdre à la lettre son caractère pictural. On n’est pas très loin des chaînes de montage de Henry Ford ! Sauf que bien sûr, tous ces changements, ces évolutions ne se font pas d’une manière linéaire. Les alphabets anthropomorphes nés des manuscrits médiévaux se développent (voir le livre de Massin, La lettre et l’image), pendant que Dürer grave sur bois des typographies assorties de volutes.

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Page de titre de la Révélation de Saint Jean par Albrecht Dürer, 1498

En 1525, il tourne sa veste et rédige son Underweysung der Messung mi dem Zirckel und Richtscheyt, savant traité de géométrie dans lequel l’artiste propose des règles bien précises quant au dessin des caractères.

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À la même époque en Allemagne toujours, la typographie s’insère dans la peinture au moyen de cartouches.

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La bataille d’Alexandre par Albrecht Altdorfer, 1529

Altdorfer explique ici qu’il s’agit du combat qui opposa Alexandre le Grand aux armées perses de Darius à Issos, en 333 av. J.-C.

En Italie la typo se fait plus discrète, on la laisse à ces rustres du Nord qui ont encore besoin qu’on leur explique ce qui est représenté dans un tableau. Si discrète, même, qu’elle passe parfois à la trappe comme le montre ce cartouche vide de Raphaël !

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La Madone de Foligno par Raphaël, 1511-1512

Un texte aurait dû annoncer que cette œuvre avait été réalisée à la demande de Sigismondo de’ Conti, afin de célébrer un miracle qui lui permit de garder la vie sauve lors du siège de Foligno.

Avec l’âge baroque, la lettre disparaît à peu près complètement de la peinture. Sauf chez Vermeer qui, à maintes reprises, la fait exister de manière… suggérée.

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Femme lisant une lettre face à une fenêtre ouverte par Jan Vermeer, 1657

Au XVIIIème siècle c’en est à peu près fini de la lettre, qui n’apparaît plus que sporadiquement sur des monuments dans des toiles au goût antique. Ou bien par l’intermédiaire de papiers, partitions de musiques et livres posés sur des tables.

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La marquise de Pompadour par Maurice-Quentin Delatour, 1754

On célèbre la connaissance, l’encyclopédisme, et la lettre se retrouve confinée dans son rôle strictement utilitaire de transmetteur.

Il faudra attendre le XXème siècle, le mouvement Dada et les cubistes avec Braque et Picasso, pour qu’elle réinvestisse l’espace pictural. Le plus souvent, par l’intermédiaire de collages.

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Bouteille de vieux marc, verre et journal par Pablo Picasso, 1913

Ensuite viendront Joan Miró, Paul Klee, René Magritte et son fameux Ceci n’est pas une pipe ; puis, Jasper Johns, Roy Liechtenstein et tous les tenants du pop art s’emploieront à la détourner des plus diverses manières possibles. Sans parler des hyperréalistes américains et de la nouvelle figuration française, qui célébreront enseignes et affiches.

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Grey Alphabets par Jasper Johns, 1956 (détail et vue générale)

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Roxy par Robert Cottingham, 2000

Sans parler non plus d’artistes abstraits tels Jackson Pollock ou Henri Michaux qui, puisant aux sources de la calligraphie, rejoindront ainsi la primauté du geste chinois. L’œuvre produite s’inscrira alors comme souvenir d’un instant, voire d’un combat.

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Number 8 par Jackson Pollock, 1949

Mais revenons un peu plus d’un siècle en arrière. La lithographie est inventée en 1796, la phototypie et la photogravure voient le jour en 1860 ; la fabrication de la pâte à papier progresse à pas de géant, les presses deviennent automatiques, chaque jour est une révolution dans le domaine de l’imprimerie.

Il s’ensuit une profusion de livres, journaux,  affiches, images, catalogues tous plus laids les uns que les autres. De nombreux artistes se révoltent contre cet état de fait et en 1861, William Morris fonde Arts & Crafts. Il publiera une cinquantaine d’ouvrages en s’inspirant des livres d’heures du Moyen Âge évoqués plus haut, allant même jusqu’à créer des caractères à partir de lettres dessinées au XVème siècle.

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The Works of Geoffrey Chaucer par William Morris (illustrations de Walter Crane), Kelmscott Press, 1896

Arts & Crafts engendrera l’Art Nouveau français et belge, sans oublier le Jugendstil allemand. Bizarrement, c’est de ce retour au passé des arts décoratifs et de la typographie que naîtra le design graphique du XXème siècle.

Son histoire nous est contée dans le superbe Typographic Communications Today de Edward M. Gottschall, présenté ici par l’ami Peter Gabor.

Suite des articles ici :

Graphic Design 20th Century | typographie approximative

Typographic Communications Today (1) | Le Wlassikoff

Typographic Communications Today (2) | du plomb au numérique

Typographic Communications Today (3) | Edward M.Gottschall

Typographic Communications Today (4) | Edward M.Gottschall

 

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Une réponse à Les Peintres et les Lettres | préface d’Alain Korkos à Typographic Communications Today

  1. Anthony dit :

    Encore un très bel article, et merci aussi pour votre superbe dossier Allessandrini dans Etapes, rien à voir avec ce qui le suit dans le magazine…